Dossier Watanuki

De Yukipédia de Haruhi.fr
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Le texte qui suit est un dossier en trois articles publié à l'origine sur le site Anime-Kun.

Watanuki, l'auteur de cet dossier a bien voulu que son texte soit aussi publié ici, et nous l'en remercions. Le texte est cependant bloqué à l'édition pour conserver le caractère personnel de cette analyse. Si vous avez des corrections ou des ajustements à apporter, vous pourrez compléter l'article de Kabu, ou en créer un nouveau et nous le signaler sur le forum.

Qui nous gardera de notre Gardienne ? (1/3)

Attention, cet article dévoile énormément de détails de l'intrigue de l'anime. Le dossier ne tient pas compte de la série de romans.


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Haruhi Suzumiya est le centre d’un univers qui gravite autour d’elle et qui obéit à tout ce qu’elle demande, c’est peut-être même elle qui est à l’origine de notre monde. Elle est ainsi capable de créer tout ce qu’elle désire et d’infléchir la réalité comme bon lui semble. Elle a ainsi créé des esper (Koizumi), des entités extraterrestres (Yuki), des voyageurs spatio-temporels (Mikuru), et elle peut déclencher à tout moment des cataclysmes ou des phénomènes bizarres sans savoir que tout vient d’elle : c’est en substance ce qu’explique Koizumi à Kyon lors de leur entrevue dans un taxi. Mais cette omnipotence n’est pas connue de Haruhi, et elle ne doit surtout pas l’être, car étant donné la nature de son caractère, elle serait capable d’user de ce pouvoir sans restriction. Ainsi, la Divinité de qui tout est né est une déesse qui s’ignore, mais le véritable problème est ailleurs : cette déesse est jeune, elle est à peine lycéenne, et son tempérament explosif en fait quelqu’un d’extrêmement dangereux pour l’équilibre de l’univers qu’elle ignore avoir créé. Le ressort principal de la série repose dès lors sur les épaules d’un dieu enfant, capable de tout mais ignorant les conséquences de ses actes parce qu’il n’a pas encore atteint l’âge de raison. Le problème apparaît ainsi très clairement : tout l’enjeu pour les personnages au courant de cela est d’empêcher Haruhi d’entraîner la fin du monde en essayant le plus possible de lui complaire, si bien que le spectateur est happé par une intrigue qui met au service d’un dieu privé de conscience des sujets qui déploient des trésors d’intelligence pour le maintenir dans un état émotionnel stable : Mikuru, Koizumi et Yuki ne sont ni plus ni moins en fin de compte que des gardiens d’enfant que Haruhi s’est créée pour veiller sur elle, si ce n’est que cette enfant est une bombe à retardement pouvant avoir des réactions irrationnelles susceptibles de produire l’apocalypse.


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La tâche est ardue pour ces gardiens, car ce dieu enfant est extrêmement remuant, d’une instabilité à toute épreuve. Surtout, Haruhi est d’un égoïsme sans bornes, ce qui la rend particulièrement effrayante pour ses sujets, parce qu’elle n’a que faire d’eux : elle règne en despote sur son club et impose ses quatre volontés à des camarades de classe qui lui doivent une obéissance absolue, que ce soit pour tourner un film ou pour passer toute une ville au peigne fin. Elle n’hésite pas à martyriser Mikuru, à l’obliger de prendre des poses érotiques dans des tenues suggestives, à faire de Kyon son domestique, tout comme elle n’hésite pas à employer en permanence le chantage et à engager des paris qu’elle mène jusqu’au bout, peu importe les conséquences pour ses pauvres adversaires : lors du pari avec le chef du club informatique, elle propose même de lui donner Mikuru ou Yuki si elle échoue, preuve que pour elle ceux qui l’entourent ne sont que des objets dont on peut disposer à volonté. Un seul d’entre eux est indispensable : Kyon, parce qu’elle a toujours besoin de ce serviteur un peu râleur mais suffisamment indifférent pour la suivre malgré tout. En effet, sans lui, elle serait obligée d’accomplir toutes les tâches ingrates par elle-même, ce qu’elle refuse catégoriquement de faire en tant que reine absolue. Cet égoïsme arrive à de telles extrémités qu’il en devient déplaisant par moments, notamment lorsqu’elle n’hésite pas à prostituer Mikuru en exposant des photos d’elles sur la page d’accueil de son site Internet. Pour insister sur cette forme de monstruosité intérieure, les producteurs de la série ont joué le jeu au maximum en conférant à leur héroïne un statut surplombant : elle est même créditée dans le générique en tant que réalisateur de sa propre histoire, preuve qu’à ses yeux il n’y a que ce qu’elle fait qui compte ; elle dépasse ainsi le cadre de la fiction pour envahir notre réalité. Dans cette optique, l’usage appuyé du fan service n’est pas qu’un argument de vente. Haruhi a bien compris que pour parvenir à ses fins il faut être capable de tout, si bien qu’elle fait preuve d’un redoutable pragmatisme afin d’attirer un maximum de monde dans ses filets, en leur donnant ce qu’ils cherchent absolument à voir sans se l’avouer : Mikuru photographiée sous toutes les coutures et dans toutes les tenues. Elle n’hésite pas non plus à payer de sa personne pour arriver à ses fins, en enfilant à l’occasion son costume de Bunny. Le fan service est là pour symboliser cette capacité de Haruhi à contourner la morale s’il le faut, tout comme il est là pour inciter le spectateur à regarder la série. Ce faisant, il est tellement présent qu’il nous laisse une impression à la fois délicieuse et inquiétante de vacuité, de superficiel, de manque de profondeur. Ou plutôt, il est tellement visible qu’il devient très vite impossible de le prendre au premier degré : changements de tenue invraisemblables, coiffure qui change chaque jour de la semaine, concert improvisé en tenue de cosplay, tout devient prétexte à la valse des garde-robes et au tourbillon des couleurs, preuve que Haruhi ne parvient pas à se satisfaire d’un monde qui, malgré toutes ses convenances et ses ressources, ne parvient à aucun moment à la captiver. Le vertige des couleurs et des activités masque mal les penchants morbides de cette déesse menaçant en permanence de s’auto-détruire.


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Cette incapacité à rester stable, à être bien dans sa peau (le changement de vêtement devenant ici une tentative de changer de peau, de devenir quelqu’un d’autre), s’inscrit dans le corps même des épisodes, et modifie considérablement leur tempo selon la situation : autant l’action peut être hystérique, autant elle peut parfois s’étirer à n’en plus finir. De façon symptomatique, ce sont les moments où Haruhi n’est pas là qui sont majoritairement lents ; il suffit de voir cette scène très longue où Yuki est seule en train de lire dans la salle du club, alors qu’on entend dans la pièce d’à côté des lycéens en train de faire des exercices de prononciation, où celle du festival, lorsque Kyon assiste dans le gymnase à une multitude de concerts tous plus navrants les uns que les autres : chaque moment de cette séquence est isolé par un fondu au noir qui casse le rythme et vient insister sur l’ennui de Kyon. Ce n’est que lorsque Haruhi et son groupe monte sur scène que tout à coup l’épisode retrouve un tempo rapide, d’autant plus agréable qu’il apparaît après un moment de descente particulièrement long. La chanson arrive à point nommé pour récompenser le spectateur de sa peine : la mise en scène est excellente, parce qu’elle parvient à créer l’attente, sans décevoir. C’est aussi ça, le bon usage du fan service !

Au-delà d’un ballet de références destinées à séduire l’otaku, cette série ne cache pas les aspects monstrueux de son héroïne, elle les met en avant, les dissèque, et au travers du masque souriant, derrière le sourire forcé et le rythme hystérique, se profile une mélancolie menaçant à tout moment d’engloutir le monde. Haruhi Suzumiya est en fin de compte une série à placer aux côtés d’Evangelion quant aux questions qu’elle soulève sur le statut… des otakus.

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Obéir sans aimer (2/3)

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‎L’hyperactivité de Haruhi lui confère le rôle du garçon manqué, rôle qu’elle endosse avec d’autant plus de charme que le character design lui est très favorable, particulièrement au niveau du visage : Haruhi, pour la plupart des spectateurs, se résume à un bandeau particulièrement bien placé sur la tête, qui lui donne probablement l’une des coiffures les plus réussies de l’histoire de l’animation japonaise. Le fait que la beauté de Haruhi passe par un attribut dénué de sous-entendu ecchi (les cheveux), mais non pas d'érotisme, lui donne incomparablement plus de prestige et d’originalité qu’un personnage au character design nettement plus convenu, tel que celui de Mikuru, qui tient tout son charme physique de la taille de ses seins, mais dont le visage est étudié pour ne jamais être en mesure de rivaliser avec celui de Suzumiya (bouche immense, cheveux envahissants, corpulence un peu molle, tandis que Suzumiya a des traits précis : visage aigu et corpulence réaliste). De façon triviale, on constate que celle qui a une forte poitrine est une fille banale pour un spectateur qui a l’habitude d’en voir bien d’autres, tandis que Haruhi est nettement plus intrigante, car en fin de compte on ne retient pas la taille de ses seins, mais sa silhouette, ses cheveux et ses sourcils, froncés même quand elle est de bonne humeur, et attribut essentiel du dieu-enfant irascible qu’elle incarne.


N’oublions cependant pas que, tout garçon manqué qu’elle est, Haruhi est une déesse, et une déesse amoureuse, ce qui complique encore plus une situation déjà incontrôlable. L’amour étant par nature irrationnel, on imagine sans peine les conséquences qu’une éventuelle déconvenue pourrait avoir sur notre univers : cette possibilité est intelligemment exploitée, les producteurs faisant le choix de ne jamais formuler
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explicitement les sentiments qu’éprouve Haruhi pour Kyon, tout en la tenant pour une certitude, les sous-entendus permanents de Koizumi et Yuki étant là pour nous conforter dans cette impression. Il n’y a que le personnage de Mikuru qui reste en retrait, pour une raison évidente : elle est amoureuse de Kyon, mais ne peut pas vivre cet amour librement parce que Kyon est la propriété de Haruhi, et que sa colère serait terrible si on lui volait son jouet. C’est la Mikuru venue du futur qui nous le fait comprendre clairement, en évoquant un moment intime vécu avec Kyon, alors que la chose ne s’est pas encore déroulée. Par ailleurs, Mikuru passe son temps à demander à Kyon de ne pas tenter quoi que ce soit, alors même que tous deux souhaiteraient être ensemble : cette situation est un exemple parfait de la violence psychologique que fait subir Haruhi à son entourage. D’ailleurs, c’est probablement parce ce qu’elle est amoureuse de Kyon que Haruhi martyrise en permanence Mikuru, cette démarche ayant pour but d’évincer une rivale trop envahissante : si elle tente de la prostituer sur Internet, si elle veut littéralement la donner au chef du club informatique, c’est précisément pour qu’elle ne puisse plus être en contact avec Kyon, et qu’il lui appartienne enfin corps et âme. Cette attitude de Haruhi a pour effet secondaire de pervertir totalement le triangle amoureux : si celui-ci est classique (deux jeunes filles aiment le même garçon), les rapports de force sont inédits. Alors que dans la plupart des triangles amoureux la formation du couple implique l’éviction du troisième personnage, il n’en va pas de même ici : le couple a tout pour se former, mais Haruhi refuse cela et impose une séparation de corps en usant de tous les moyens (sévices sur Mikuru et envahissement de l’intimité de Kyon). La conséquence de cet amour très possessif est évidente : Mikuru est terrorisée par Haruhi, pour deux raisons, la première étant qu’elle subit des agressions psychologiques permanentes, la seconde étant qu’elle a peur de faire une erreur et de provoquer par inadvertance la fin du monde en laissant libre court à ses sentiments pour Kyon. Haruhi devient au sens strict un dieu castrateur.


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La terreur qu’éprouve Mikuru envers son bourreau se retrouve à l’échelle de tous les personnages, elle est latente, impalpable, elle colore pour ainsi dire toutes les scènes. Elle est entièrement diluée par une lâcheté profonde, qui donne en fin de compte une certaine ambivalence à certains des personnages principaux. Mikuru n’ose rien faire, elle demeure passive et se soumet en pleurant à toutes les exigences de Haruhi ; il en va tout autrement de Yuki et Koizumi, qui agissent toujours en cachette afin de maintenir l’équilibre du monde. Quelle est leur motivation ? Elle paraît ambiguë, car ils disent être envoyés par leurs supérieurs pour surveiller Haruhi, pour la garder en essayant de prévenir toutes ses crises, un peu comme Yubaba surveille son gros bébé dans le Voyage de Chihiro. S’ils acceptent de surveiller leur dieu, c’est parce qu’ils ont eux aussi envie de continuer à vivre, quoi qu’il arrive. Pour ce faire ils sont prêts à toutes les complaisances : Yuki accepte de jouer dans le film tout comme elle accepte de jouer de la guitare le temps d’un concert. Koizumi regarde les événements en souriant, mais dès qu’un trouble apparaît il part en cachette pour le régler, si bien qu’à aucun moment Haruhi n’est au courant de ce qu’il se passe autour d’elle. Ses gardiens ne la jugent pas assez mâture pour accepter la réalité, ils décident pour elle et surtout ils essaient toujours de la bercer dans l’illusion qu’ils lui sont soumis, alors qu’ils ne font que défendre leurs intérêts : si Haruhi est contente, alors tout le monde vivra. Dès lors, les explosions de violence deviennent symboliques : lorsque Yuki se fait transpercer par Asakura et que son sang gicle très violemment sur le visage de Kyon, on quitte la comédie et le fantasque pour être plongé très brutalement dans une réalité de cauchemar. Les personnages qui entourent Haruhi ne l’apprécient pas, ils n’essaient pas d’être amis avec elle, ils se contentent d’être là et d’intervenir en cas de problème : on le perçoit très nettement à la fin, Yuki n’évoque pas Haruhi, elle s’adresse à Kyon par ordinateur interposé pour lui dire qu’elle aimerait le revoir, lui. C’est aussi à Kyon que Koizumi s’adresse à la fin, c’est à lui qu’il fait ses adieux, tandis que Haruhi reste jusqu’au bout plongée dans l’ignorance.


Dans ce contexte, quelle est la place de Kyon ? L’une des raisons du succès de la série tient dans son mode de narration surprenant, ainsi que dans l’attitude du narrateur : il est le seul à être humain, mais il est surtout le seul à refuser parfois de se plier à toutes les volontés de Haruhi, ce qui fait peut-être de lui un personnage un peu moins lâche, tout du moins un peu moins indifférent que ses camarades. Il intervient très souvent auprès de Haruhi pour lui dire qu’elle dépasse les bornes, et s’il accepte parfois de lui obéir, c’est parce qu’il estime avoir fait tout son possible auparavant pour la raisonner, ce que ne font jamais les autres. Pour autant, Kyon n’est pas non plus le modèle type du héros volontaire et dévoué : le mode de narration, en focalisation interne, avec monologues intérieurs et remarques ironiques, dévoile au lecteur les pensées d’un héros qui en fin de compte n’a pas non plus grand intérêt à être aux côtés de Haruhi. Il parle d’elle avec détachement, sans émotions, n’hésitant jamais à faire ressortir l’égoïsme de cette camarade envahissante.
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C’est aussi pour cela qu’il se permet d’être plus direct avec elle que les autres : il est lui aussi en proie à une certaine indifférence envers Haruhi, mais étant humain – dans tous les sens du terme, il essaie au moins de s’adresser à elle, de lui faire comprendre que son comportement n’est pas acceptable. Cela dit, Kyon ne fait pas cela par amitié, il le fait parce qu’il s’y sent obligé moralement. Il n’est pas non plus amoureux d’elle, il désire plutôt Mikuru. Tout le long de la série, Kyon ne choisit pas son camp, il est tantôt du côté des indifférents (en laissant faire), tantôt du côté de Haruhi (en essayant de lui parler pour la raisonner, pour la faire progresser humainement). Mais la fin à ceci de désespérant que Kyon choisit définitivement le camp de Yuki et Koizumi en se pliant enfin à son tour à toutes les fantaisies de Haruhi : au lieu de choisir la confrontation et d’avouer à Haruhi qu’il ne sera jamais possible qu’ils soient ensemble parce qu’il aime Mikuru (ce qu’il devrait normalement faire s’il était honnête), il décide d’opter pour l’hypocrisie, et embrasse Haruhi uniquement pour sauver sa vie et celle des autres. La question qui se pose est alors la suivante : fallait-il sauver un monde fictif créé par Haruhi ou fallait-il sauver Haruhi en lui disant enfin la vérité toute entière ? Clairement, en optant pour la première solution, Kyon fait preuve de lâcheté et ne résout rien : il ne fait que gagner un sursis pour ce monde, mais il n’a pas soigné la cause du problème : Haruhi finit comme elle a commencé, sans avoir jamais progressé et sans avoir jamais été traitée en adulte. C’est pour cela qu’elle a choisi Kyon, il est le seul à accepter de lui résister. Pourtant, l’aimera-t-elle autant après ce fameux dernier épisode où il aura bernée Haruhi en l’embrassant non pas pour elle, mais pour lui et pour son monde illusoire ?

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Elle rit pour cacher sa terreur d’elle-même (3/3)

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De façon paradoxale, Haruhi, dieu omnipotent, est toujours seule, et même lorsqu’elle est entourée, elle ne parvient pas à être aimée ou comprise. C’est en cela qu’elle est attachante : bourrée de défauts et dangereuse, elle est toujours laissée dans l’ignorance, condamnée à se démener et à tout faire pour qu’un événement impossible se produise. Elle passe toute la série à envoyer des signes vers l’inconnu, elle va jusqu’à nommer son club la « SOS Brigade », matérialisant ainsi son appel à l’aide. Cette béance qu’elle a en elle nous est révélée très clairement dans l’épisode 13 (selon l'ordre de diffusion), dans une scène qui fait partie des plus belles de cette première saison : Haruhi explique à Kyon comment grandir a été pour elle un moment douloureux. Elle a alors compris à quel point elle était ordinaire, à quel point tout ce qu’elle faisait n’avait aucun sens, puisque tout le monde faisait exactement les mêmes choses qu’elle. Rongée par le désir d’être une personne exceptionnelle, elle s’est refermée sur elle-même et a décidé de jouer la comédie en permanence et de provoquer le destin en espérant que quelqu’un ou quelque chose vienne la sauver. Même dans cette confession elle reste seule : Kyon ne répond rien, et il la laissera même rentrer sans l’accompagner, preuve qu’entre elle et le monde extérieur aucune interaction n’est possible. Toute la beauté de cette jeunesse désoeuvrée est infusée dans ce personnage, qui, comme tout adolescent rêvant de vivre des aventures exceptionnelles, joue à se faire peur. C’est ici que toute la poésie mélancolique de la série entre en action : simulant en permanence un intérêt pour des affaires qu’elle sait être banales, Haruhi en vient à créer sans le savoir la réalité qu’elle désire : lorsqu’elle enquête sur l’île en cherchant un meurtrier, elle accouchera d’une ombre malfaisante qu’elle n’aura hélas à aucun moment l’occasion de voir : en permanence, notre héroïne se voit refuser tout droit à être exceptionnelle. C’est en partie la faute de ses amis, qui lui cachent tout et qui font tout pour qu’elle n’apprenne pas sa vraie nature, mais c’est aussi la faute d’un malheureux hasard qui la maudit en permanence. Dès lors, comment peut-elle espérer avoir une vie sociale normale ? Elle en est à un tel degré de désespoir qu’une fois le concert terminé elle ne sait pas comment réagir face à tous les remerciements qu’elle reçoit : Kyon le fait remarquer avec détachement, mais cette vérité est triste, Haruhi n’a jamais eu l’occasion auparavant d’être regardée par ses camarades comme une amie sur qui l’on peut compter, et vivre cette expérience n’aura pas eu un effet si bénéfique que ça sur elle, cela l’aura simplement faite paniquer un peu plus…


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La faille que l’on perçoit dans l’âme de cette écolière trouve un écho dans sa nature ambivalente de dieu créateur/dieu destructeur : force positive, Haruhi a la capacité de donner la vie, de faire naître des personnages extraordinaires et des événements fantastiques. Force négative, elle peut anéantir le monde et le recréer sans aucune pitié pour ses habitants. Naturellement, ce comportement est inconscient, c’est ce qui fait tout le sel de la série, qui gravite assez souvent dans les mêmes sphères qu’Evangelion lorsqu’on arrive en fin de saison. Si Haruhi est un personnage touchant en tant qu’être humain, elle l’est aussi malgré tout en tant que divinité : son appel à l’aide inconscient, sa rage de ne pas parvenir à se satisfaire d’une vie banale, se trouvent décuplés inconsciemment et donnent naissance à des êtres célestes, que Koizumi montrera à Kyon. Désemparée, Haruhi engendre ainsi des créatures qui détruisent tout sur leur passage, prenant la ville pour cible de leur colère. Pourtant, malgré ce déchaînement de fureur, l’inconscient de cette déesse ne permet pas que les autres soient blessés, aussi crée-t-il une dimension spéciale, un espace clos où tout ce qui peut se produire n’a pas d’impact sur le monde tel que nous le connaissons : cela rend ces explosions de colère encore plus vaines, et plus touchantes pour le spectateur, puisqu’elles ne peuvent jamais être vues par qui que ce soit. Jusque dans le désespoir, la colère et la frustration, Haruhi est un personnage qui reste enfermé dans un espace clos, hermétique au monde extérieur. On n’est pas si loin que cela de la schizophrénie (d’ailleurs ces êtres célestes évoquent dans leur forme une autre divinité elle aussi à double face : le dieu-cerf de Princesse Mononoke), et l’on est terrorisé de voir avec quelle facilité la personnalité de cette héroïne extrêmement fragile peut être versatile et changer du tout au tout. Toute la structure de la série met cela en abîme, en présentant les épisodes dans le désordre, ce même désordre qui règne dans l’esprit de Haruhi.


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Ce dieu destructeur semble chercher à se neutraliser lui-même en créant des contre-pouvoirs capables de venir le calmer ou l’endormir : c’est précisément le rôle qui incombe à Koizumi, gardien créé par Haruhi pour venir l’empêcher de tout casser lorsqu’elle perd pied. On reste perplexe face à cette profonde déchirure qui ne parvient jamais à cicatriser en elle. Elle est tellement aveugle, tellement sourde à elle-même qu’elle ne parvient pas, jusqu’à la toute fin, à découvrir la vérité : Evangelion propose une fin désespérante parce que Shinji reste passif jusqu’au bout, La Mélancolie de Haruhi Suzumiya propose une fin « désespérante » parce que l’héroïne ne comprend pas les enjeux de ce qui se produit, et que, une fois enfermée dans cette zone de non-retour où les créatures célestes détruisent tout (épisode 14), elle assiste au spectacle le sourire aux lèvres, habitée par on ne sait quelle passion morbide de tout voir s’écrouler : arrivée au bout de sa mélancolie, elle est prête à accepter même la fin du monde pourvu que quelqu’un vienne la sauver de sa terreur d’elle-même. On est particulièrement ému de voir ce personnage entrer dans une joie délirante à l’idée d’assister à une catastrophe, moment-clé où elle est au bord de se perdre définitivement, et où Kyon décide de faire le « mauvais » choix en l’embrassant. Cet espace clos, elle l’a créé dans le vague espoir d’y faire pénétrer Kyon : cet espace matérialisé devient le symbole du désir de Haruhi de faire pénétrer Kyon dans sa vie, de faire de lui un ami véritable, au-delà même de l’attirance sexuelle qu’elle peut éprouver pour lui. Or, hermétique à elle-même, elle ne saisit pas ce moment où elle est enfin seule avec la personne qu’elle aime : au lieu de cela, elle court dans les locaux vides du lycée, abandonnant Kyon dans la salle du club pour partir chasser des fantômes et se convaincre qu’elle est en train de vivre quelque chose de formidable. Echec suprême, elle ne parvient pas à faire le premier pas, et c’est Kyon qui décide de faire cesser tout cela en l’embrassant, cela afin de court-circuiter la marche des événements. Ce faisant, il ne fait que répondre au désir de Suzumiya, et exploiter l'image qu'avait employée Mikuru : Haruhi est comme Blanche-Neige, lui a-t-elle dit, laissant entendre qu’elle attend toujours le prince charmant. Mais Kyon n’est pas ce prince charmant, il désire d’abord Mikuru, mais ne sait pas choisir entre la pulsion sexuelle et l’attrait sentimental. Le malaise se fait alors pesant.

Ce baiser n’est rien d’autre qu’un baiser de Judas, un reniement de soi et de ses principes d’honnêteté, qui ne pourra pas rester sans conséquences, et qui devra conditionner toute la saison 2, si les producteurs espèrent ne pas dévaloriser cet univers fragile et beau.

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