L'interview avec le traducteur

De Yukipédia de Haruhi.fr
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Guillaume Didier, traducteur français de la série de romans Haruhi Suzumiya :

"Bonjour,
Merci pour votre message. J'ai fini la traduction du premier volume il y a plusieurs mois déjà, aussi je m'excuse par avance si ma mémoire me joue des tours sur certains détails."


Q : Les noms des personnages seront-ils intégralement conservés, ou seront-ils partiellement adaptés ?

Je ne suis pas sûr de comprendre votre question... Si vous vous demandez si Haruhi, Kyon et Shamisen s'appellent maintenant Charlotte, Denis et Patapon, la réponse est non.


Q : Garderez-vous l'appellation des personnages telle qu'elle est faite dans la version originale (personnages appelés par leurs noms de famille, suffixes en -san/chan/kun), ou allez-vous adapter en ne citant que les prénoms ?

Pour les suffixes, la question ne s'est jamais posée : s'il y a une chose qu'il faut toujours garder à l'esprit lorsque l'on fait de la traduction de façon professionnelle, c'est que l'on traduit en français, pas dans un amalgame de français et de japonais pour faire couleur locale. De nombreuses raisons s'opposent à cette pratique. Par exemple, où placer la limite ? San/chan/kun seraient permis, mais les suffixes plus rares comme dono, han, kyun... ? Le fait d'ajouter ces termes n'apporte rien au texte, à part le sentiment de familiarité pour les lecteurs habitués à une certaine frange de la culture japonaise. Les autres auraient l'impression d'être laissés à l'écart d'une private joke pour initiés, ce qui n'est jamais très agréable. On pourrait répondre que les suffixes amènent un sens qui n'est pas transposable en français, et c'est tout à fait vrai ; mais ils ne sont pas les seuls, et ça n'aurait aucun sens de conserver ceux-ci et pas les autres, comme les watashi/boku/ore, ou les terminaisons verbales. Contrairement à ce que font certains fansubs, il ne me paraît pas possible de dissocier les suffixes du reste de la grammaire japonaise, et celle-ci des relations sociales japonaises dans leur ensemble. Et cela vaut dans l'autre sens : la grammaire et la langue sont des produits d'une société, et les relations sociales françaises ne sauraient intégrer de tels concepts (et d'ailleurs, tant mieux).

Dans le même ordre d'idées, à l'exception des mots que l'on peut considérer universellement connus en français (comme "sushi" ou "kimono") nous n'avons gardé aucun mot japonais (comme "kotatsu"). Là encore, non seulement il est difficile de tracer une limite (certaines personnes pourraient connaître "bentobako" mais pas "tokonoma", ou l'inverse), mais le confort de lecture serait gravement atteint si chaque bas de page était émaillé de notes explicatives. Et puis encore, on traduit en français, et pas en patchwork de "watashi me suis suwaru sur ma isu parce que j'étais tsukareta". Ce qui pourrait être amusant, certes, mais peut-être pas très porteur.

Ensuite vient le problème des noms. Nous avons constamment gardé à l'esprit les lecteurs qui ne seraient pas familiers avec un univers japonais, et il fallait leur faciliter la tâche autant que possible. Ainsi, il peut être difficile pour un lecteur français de discerner un prénom d'un nom, ou même deux noms proches au cours de la lecture. "Asahina" et "Asakura" n'ont que leurs deux premières syllabes en commun, mais sans le support visuel des kanjis, il est facile de les confondre si l'on relâche son attention. Cela nous a posé un grand problème auquel je ne m'attendais pas du tout : dans le premier brouillon de ma traduction, j'avais laissé les noms exactement tels qu'ils apparaissaient dans le texte original ; j'étais habitué à l'univers, aux personnages et aux modes d'interaction japonais, et tout me semblait naturel. Quelle n'a pas été ma surprise lors de notre réunion de lecture de découvrir que plusieurs lecteurs confondaient certains personnages, ou ignoraient même lequel, de "Haruhi" ou de "Suzumiya", était le prénom de l'héroïne ! Ils n'étaient pas totalement étrangers à la culture et la littérature japonaises, mais ils n'avaient pas mon degré de familiarité avec ceux-ci (et très franchement, ce n'est pas un titre de gloire, loin s'en faut). C'est le problème que l'on a lorsqu'on travaille trop près de son sujet, on en oublie la vue d'ensemble. Le fait que certains personnages passent du nom de famille au prénom assez facilement dans le texte original n'a sans doute rien arrangé.

Plus prosaïquement, Haruhi est un excellent roman qui dépasse le simple cadre de la « culture manga », et que j'ai hâte de faire partager autour de moi. Devant ces difficultés, il était nécessaire de rendre accessibles les immenses qualités du roman original à un lecteur français. L'objectif de toute traduction est de produire un texte qui soit aussi proche du lecteur français contemporain que le texte original l'était de ses lecteurs locaux, quelle que soit la distance géographique ou temporelle.

Nous avons donc dû adapter cette partie du texte. Le prénom précède le nom, comme en français, et la façon dont les personnages s'appellent entre eux a été simplifiée. Nous avons procédé au cas par cas, non pas à chaque occurrence, mais à chaque relation sociale. Ce qui rejoint la question des "kun/chan" : puisque le concept japonais n'est pas transposable tel quel en français, nous l'avons remplacé par un autre, qui fonctionne dans la langue d'arrivée. Ainsi, Haruhi, qui est la chef intransigeante du groupe, tutoie et appelle tous ses subordonnés par leurs prénoms (sauf Kyon, bien sûr). Celui-ci appelle les autres par leur nom de famille, sauf Haruhi (dont il est plus proche) et Mikuru (qui lui demande de "baisser d'un niveau de politesse lorsqu'il lui parle", ce que nous avons adapté par un passage du nom de famille au prénom). Nous avons également utilisé la combinaison "prénom+nom", qui permet d'introduire une distance certaine. Par exemple, Koizumi, qui conserve une distance d'observateur entre lui et les filles du groupe (en particulier Haruhi) les appelle toutes ainsi (mais seulement lorsqu'il parle d'elles en leur absence). Ou encore, dans la narration, surtout au début où il l'observe comme un insecte inconnu, Kyon parle de "Yuki Nagato" dans les passages où son comportement est tellement étrange qu'on se demande même si c'est un être vivant.

Certes, c'est un compromis, et il ne pourra pas satisfaire tout le monde. Toutefois, en testant nos propositions sur plusieurs cobayes (volontaires, je vous rassure), nous sommes arrivés à une solution intermédiaire assez soliTexte italiquede. Ça a été un travail en profondeur de toute l'équipe éditoriale mais pour être sincère, je suis vraiment fier du résultat. On pourrait dire que nous avons perdu du temps pour pas grand-chose, puisque la majorité des lecteurs ne se rendra même pas compte que nous avons particulièrement soigné cet aspect du texte ; mais il nous a semblé qu'il s'agissait d'un aspect extrêmement important du roman, qui méritait que l'on s'y attarde.


Q : Quel choix éditorial avez-vous fait pour la retranscription de mots tels que "moe" ? Avez-vous supprimé simplement le mot, ou alors l'avez-vous laissé et accompagné d'une explication ?

C'était un point que j'appréhendais grandement, et qui au final a été rapidement résolu. Il n'y a, dans ce livre qui est devenu le pilier de l'univers « moe » en quelques mois, qu'une seule occurrence du mot « moe ». Vu la place objective que prend le concept dans la narration de Kyon, je l'ai remplacé par une locution française (dont je ne me souviens plus d'ailleurs, il faudra que je retrouve où elle se trouvait). J'ai eu un peu plus de problème avec "loli", mais rien d'insurmontable. Certes, les personnages de Haruhi sont totalement dans la mouvance actuelle de la sectorisation des personnages en niches (« moe » et autres « tsundere »). Mais il s'agit d'un aspect qui concerne la réception du roman et non le texte lui-même. Il me semble que l'une des grandes forces du roman, qui est, rappelons le, l'œuvre originale dont ont été tirés les autres médias, est de ne pas forcer le trait vers cet aspect de « moe », mais au contraire d'en jouer. C'est Haruhi qui s'y intéresse, mais Kyon n'en a cure, et c'est lui le narrateur. Comme beaucoup d'autres aspects du roman, tout passe par le prisme de la subjectivité (très affirmée) de Kyon, qui garde la plus grande distance possible entre lui et les événements. C'est l'une des grandes réussites du roman : les lecteurs qui cherchent du « moe » en trouveront à foison, et ceux qui n’aiment pas ce concept ou en ignorent même l’existence ne seront pas gênés dans leur lecture.


Q : Quelle expérience avez-vous dans la traduction de roman qui diffère grandement sur beaucoup de points par rapport à la traduction de manga ?

Oui, j'ai déjà plusieurs romans à mon actif (des light novels pour la plupart). Je pense qu'un roman de la difficulté de Haruhi aurait été insurmontable si je n'avais pas eu une certaine expérience dans le domaine.


Q : On m'a fait part de vos difficultés sur certains passages "techniques". Êtes-vous parvenu à retranscrire fidèlement ce que voulait dire l'auteur, ou avez-vous préféré adapter les textes ?

Mon premier problème a été de comprendre la logique de chacun des trois « observateurs », pour pouvoir les expliquer aussi clairement que possible. Sans surprise, Nagato était de loin la plus complexe, avec un long monologue absurde qui dure plusieurs pages, et sur lequel je me suis arraché les cheveux pendant plus d'une semaine. C'était important pour deux raisons : d'abord parce que Nagato est un personnage formidable, et il fallait lui rendre justice ; ensuite, parce que de nouveaux éléments apparaissent dans les volumes suivants qui enrichissent le background de science-fiction de chacun des trois personnages. J'ai lu les romans, mais la série n'est toujours pas finie au Japon. Il est très probable, surtout dans une série aussi imprévisible que Haruhi, que l'auteur nous réserve des révélations fracassantes qui remettent en cause des éléments clés de ces univers. Pour ne pas se retrouver gêné aux entournures lorsque nous traduirons ces volumes (si, bien entendu, le roman a suffisamment de succès en France pour arriver jusque là), il était absolument impératif de comprendre toutes les nuances exprimées dans le texte original, jusqu'aux plus infimes détails et omissions volontaires, et de les exprimer en français dans leur intégralité, et seulement elles. Ce qui n’est pas facile dans un passage qui se veut volontairement incompréhensible, et qui doit le rester dans la version française !

Mais mes plus gros ennuis sont venus de Kyon. Haruhi est un roman d'un niveau littéraire étonnamment élevé pour un livre qui se présente comme un divertissement léger. Tout le caractère du personnage s’exprime avant tout dans la façon dont il nous décrit les événements qui se produisent autour de lui, et il le fait avec une distance et un humour qu’il est primordial de rendre en français. Par exemple, je suis resté trois jours à retravailler la première page du roman (la fameuse digression sur le fait de croire au père noël) pour rendre le ton pince-sans-rire, un peu énervant et m’as-tu-vu mais au final terriblement attachant du personnage principal. Or, Kyon a un sens tout particulier de la métaphore qui m’a posé d’immenses soucis. Ses comparaisons partent dans toutes les directions, et il m’est arrivé extrêmement souvent d’investir une journée de travail sur un simple fragment de phrase. Il lui arrive ainsi de comparer une réaction d’un de ses camarades à tel théorème mathématique, à tel souverain byzantin ou à telle loi astronomique due à tel astronome célèbre, puis il est capable de s’engager immédiatement dans une digression sur la différence entre le rugby et le football américain avant de reprendre la narration comme si de rien n’était. Il faut alors que je comprenne à quoi il fait référence, puis que je me renseigne sur le sujet (sur internet ou en bibliothèque) pour découvrir les termes précis qui sont utilisés en français dans ce domaine particulier, et enfin insérer la métaphore dans le corps du texte.

Un exemple me revient en mémoire : dans le volume 2, Kyon commente une décision expéditive de Haruhi en disant qu’on « raconterait probablement dans 500 ans qu’Haruhi avait à sa naissance pointé le ciel et la terre du doigt avant de prononcer un mot en huit kanjis ». J’ai assez vite compris qu’il s’agissait d’une référence à la naissance du Bouddha, ou du moins à la façon dont cet épisode est arrivé au Japon en transitant par la Chine. Le mot en huit kanjis s’avère être une locution chinoise qui signifie peu ou prou « sur la terre et dans le ciel personne ne me surpasse ». Mais en France, les rares personnes qui connaîtraient cette anecdote sont plutôt familières avec la version originale, indienne, dans laquelle Siddhārtha pointe du doigt non pas le ciel et la terre, concept chinois, mais les quatre points cardinaux. Evidemment, il ne parle pas en chinois, et au lieu de se contenter d’une phrase courte et profonde, c’est une litanie de plusieurs versets qu’il récite. Et pour couronner le tout, il fallait que la métaphore s’insère naturellement dans le texte français, qu’elle soit brève, concise, et compréhensible ! Et bien sûr, je ne pouvais pas partir du principe que le lecteur serait familier avec l’écriture chinoise ou avec les mutations du bouddhisme à travers l’Asie. J’ai donc été obligé de modifier cette métaphore-ci. Mais je l’ai seulement modifiée, pas réécrite : Kyon fait toujours référence au même épisode de la vie du même personnage. Je n’ai pas la dernière version du texte sous les yeux, mais au final Kyon se dit que l’on raconterait probablement que « Haruhi Suzumiya se dressa, pointa du doigt les quatre points cardinaux et proclama haut et fort sa suprématie sur le ciel et sur la terre », avec bien malgré moi une note en bas de page expliquant qu’il s’agit là d’une allusion à la naissance du Bouddha.

Voilà les problèmes qui ont rendu la traduction de Haruhi tellement difficile, mais aussi tellement enrichissante. J’espère de tout cœur que les lecteurs français prendront plaisir à lire le roman, et que le texte leur semblera aussi accessible et amusant que l’original l’est pour un lecteur japonais. Mon idéal serait qu’ils oublient même qu’ils lisent une traduction, et qu’ils la savourent avec la même familiarité qu’un texte directement écrit en français. J’ai hâte de lire les réactions lorsque le premier volume sortira, et j’espère que la série rencontrera en France le succès qu’elle mérite.